Professeur de sociologie à la New School à New York, Benoît Challand a fait son service civil à Ramallah en 2001, s'est rendu à Gaza à plusieurs reprises et est retourné dans la région en 2023, quelques semaines avant les attaques du 7 octobre.
Ce semestre, il donne un cours de master à l'Université de Fribourg intitulé "Gaza, une histoire dans la longue durée". Le Département d'Histoire Contemporaine lui a également confié deux conférences publiques ouvertes à tous. La première - 5000 ans d'histoire de Gaza: pourquoi la Suisse abrite-t-elle des collections archéologiques de Gaza? - est prévue ce lundi à Miséricorde (Unifr).
RadioFr. Vous donnez un cours à l'Université de Fribourg intitulé "Gaza, une histoire dans la longue durée". Ce regard manque-t-il dans le débat public?
Benoît Challand: En partie, oui. L'idée de la longue durée, ce n'est pas seulement remonter à 200 ou 300 ans. Elle vient de Braudel, qui nous invite à nous méfier de l'histoire événementielle et des temps biographiques. On voit trop souvent le 7 octobre à travers une histoire immédiate. L'idée du cours, c'est de comprendre les enjeux géographiques, écologiques, environnementaux, de nourriture et de commerce sur un très long terme, depuis 3000 à 4000 ans. Gaza est une région très riche, et il s'agit de comprendre pourquoi l'image qu'on en a aujourd'hui, celle d'une zone désolée et appauvrie, ne correspond pas à cette longue histoire.
Ce récit médiatique borné au 7 octobre, c'est un biais?
Tout à fait. Mais c'est là que le rôle de la recherche historique, archéologique et philologique est précieux. On se rend compte qu'il y a des traditions de mélange, de syncrétisme culturel entre les grandes religions monothéistes, juives, chrétiennes et musulmanes, qui se sont co-influencées. Et c'était le cas à Gaza jusqu'au début du XXe siècle.
En 2024, vous évoquiez dans le journal de l'Unifr la Cour internationale de justice, qui avait demandé à Israël d'éviter des actes de génocide. Presque trois ans plus tard, rien ne semble avoir bougé. Comment expliquer ce décalage?
La Cour internationale de justice ne statue sur des cas de génocide qu'après de très nombreuses années. Pour l'ex-Yougoslavie ou le Rwanda, il a fallu sept à huit ans pour une décision finale. C'est un processus de documentation historique, technique et juridique très lourd, parce que le crime de génocide est très compliqué à démontrer. La Cour instruit le dossier. Les décisions temporaires de janvier 2024 ont dit qu'il y avait une "plausibilité" de génocide. Maintenant, la communauté internationale de justice s'accorde sur le fait, les juristes, les professeurs internationaux, les institutions reconnaissent qu'il y a très très probablement un génocide. Mais ce n'est pas une décision finale. Ça va prendre encore plusieurs années.
Peut-on parler d'un consensus scientifique sur la question?
Pour qu'un génocide soit affirmé, il faut une documentation principielle que l'intention génocidaire est instillée par les autorités, et établir une chaîne de commandement très précise. Ce qui se passe, c'est que beaucoup d'organisations, d'ONG, de centres de recherche israéliens, palestiniens et internationaux, de juristes et de commissions d'enquête sur la santé, sur la destruction des infrastructures, sur les discours médiatiques convergent malheureusement vers sur l'existence d'un génocide. Le consensus est là.
On ne peut techniquement pas dire qu'il y a un génocide, puisque la Cour internationale de justice ne l'a pas confirmé. Mais on peut dire qu'il y a une grande pesabilité du génocide. Il faut utiliser ce caveat pour être précis.
Votre première conférence, le 9 novembre 2026, s'intitule "5000 ans d'histoire de Gaza". En quelques phrases, de quoi va-t-on parler?
Gaza est à la croisée des chemins depuis les temps pharaoniques et bibliques. Les Philistins, dont on parle dans la Bible, étaient de la région de Gaza. Mais Gaza a aussi été une ville très riche à l'époque byzantine, qui exportait du vin dans tout le bassin méditerranéen. On a même retrouvé des amphores de Gaza sous la cathédrale de Genève, à Yverdon, en Valais. Gaza exportait aussi du blé et de l'orge jusqu'en Écosse au XIXe siècle. Une partie des bières et du whisky écossais étaient faits avec des grains de Gaza. L'objectif est de faire comprendre comment cette région, aujourd'hui perçue comme un lieu désolé, était en réalité un lieu très riche, avec deux ports et des exportations dans toute la Méditerranée.
Vous allez évoquer le Musée d'art et d'histoire de Genève, qui abrite des objets gazaouis. Comment sont-ils arrivés en Suisse?
Au début des années 2000, on a trouvé des amphores de Gaza sous la cathédrale de Genève. Un partenariat s'est créé avec une institution gazaouie et une institution française qui formait des archéologues sur place. Une exposition a été organisée à Genève en 2007. Ces biens archéologiques se sont ensuite retrouvés coincés en Suisse à cause des guerres successives qui ont détruit Gaza. Chaque fois, le Musée d'art et d'histoire voulait les renvoyer en Palestine, mais l'Autorité palestinienne, propriétaire de ces biens, demandait de les garder, car ils y étaient mieux protégés. La collection s'est enrichie au fil des années. Genève est donc dépositaire, pas propriétaire, de ces fonds archéologiques.
A-t-on perdu beaucoup de ce patrimoine depuis le début du conflit?
Oui, beaucoup de sites archéologiques ont été détruits. Des musées ont été brûlés par les troupes israéliennes. Il y a eu des violations des conventions, pas seulement celles de Genève, mais aussi celles qui régissent la protection du patrimoine archéologique. C'est un enjeu majeur pour le maintien de la mémoire culturelle palestinienne.
Qu'est-ce que ces biens archéologiques nous disent?
Ils compliquent les discours nationalistes, des deux côtés. L'archéologie démontre qu'il y a des strates avant et après les temps bibliques, avec des phases de syncrétisme constant. Il y a par exemple une mosaïque dans une synagogue de Gaza où le roi David est représenté comme Orphée, mêlant traditions hélénistiques et religions monothéistes. Ça ne correspond pas du tout à l'image d'un lieu de fanatisme et de conflit religieux. L'histoire archéologique de Gaza démontre au contraire des brassages culturels et une coexistence entre différentes formes confessionnelles.
Votre deuxième conférence, le 3 décembre 2026, porte sur les engagements suisses en Palestine. Lesquels?
D'abord à travers les conventions de Genève, qui régissent le droit humanitaire international en cas de guerre et d'occupation militaire. Les territoires palestiniens sont des territoires occupés, ce n'est pas une opinion, c'est une catégorie juridique. La Confédération est dépositaire de ces conventions et doit s'assurer que les États membres les respectent.
Ensuite, la Suisse a des obligations liées à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Tous les États membres doivent tout mettre en œuvre pour empêcher un génocide, sous peine de devenir complices. La Suisse a aussi signé des conventions de l'UNESCO sur la protection du patrimoine. Et il y a une longue tradition humanitaire suisse en Palestine, avec des organisations comme Caritas, Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières ou Terre des Hommes.
Il y a le CICR aussi. Son engagement est-il menacé?
Le CICR continue d'œuvrer, mais depuis le 7 octobre, ses délégués n'ont plus ou ont très difficilement accès aux prisonniers, ce qui est pourtant l'un de ses mandats de base. Le CICR est tenu à la confidentialité et communique peu là-dessus, mais sa directrice évoque publiquement ces difficultés d'accès. C'est un problème qui dépasse Gaza: en Ukraine, en Russie, le droit humanitaire international est de plus en plus bafoué. Le CICR ne peut pas trop se plaindre parce qu'il doit maintenir son accès au niveau international.
Va-t-on vers la fin de l'UNRWA?
C'est ce qu'Israël veut. La communauté internationale a aussi pas mal limité les financements, mais je pense que l'UNRWA va continuer à exister. C'est la seule organisation internationale qui a accès aux réfugiés palestiniens, et elle est mandatée par l'Assemblée générale des Nations Unies, qui est l'instance souveraine. Pour la supprimer, il faudrait un vote de cette assemblée. Or la majorité, ce sont les pays du Sud global, qui soutiennent l'Afrique du Sud dans la procédure devant la Cour internationale de justice. Ce vote n'aura pas lieu.
On va lui mettre des bâtons dans les roues, on va empêcher de financer, on va avoir des campagnes pour imputer toutes sortes de crimes à l'UNWRA, même si ce n'est pas le cas. L'UNRWA va continuer, mais avec des marges d'action très limitées.
Et politiquement, comment jugez-vous l'engagement de la Suisse?
Il faut appeler un chat un chat. Ignazio Cassis, le chef du DFAE, est une personne hostile à des institutions telles que l'UNWRA. Il a des positions qui suivent les lignes du gouvernement de Netanyahou et de sa coalition d'extrême-droite ultranationaliste.
Malheureusement, elle est aujourd'hui brimée par le chef du département. Les diplomates se plaignent en silence, et plusieurs anciens diplomates ont écrit des tribunes ouvertes pour dire que Ignazio Cassis faisait fausse route.
Certains invoqueront la neutralité suisse.
Ce n'est pas une question de neutralité, c'est une question de respect du droit international. La Suisse est dépositaire des conventions de Genève et doit convoquer les parties impliquées. Elle a essayé de le faire, mais Israël et ses alliés américains ont bloqué la conférence internationale. Ce sont des engagements que la Suisse a pris et qu'elle doit maintenir.
Votre co-conférencier pour la deuxième soirée est le Dr Nago Humbert, fondateur de Médecins du Monde Suisse. Pourquoi ce dialogue entre un historien et un médecin?
Le Dr Humbert a vécu de nombreuses années à Gaza dans les années 80. Il a travaillé pour l'OMS et avec le Croissant-Rouge palestinien. Il a une cinquantaine d'années d'expérience dans l'engagement humanitaire en Palestine, et une réflexion approfondie sur l'éthique médicale en situation de conflit. Son expérience sera très riche pour évoquer les traditions d'engagement suisse en Palestine, et les manques de ces dernières années.
Benoît Challand donnera deux conférences publiques à l'Université de Fribourg: la première le 9 novembre 2026 sur 5000 ans d'histoire à Gaza, la seconde le 3 décembre 2026 sur les engagements suisses en Palestine. Les deux soirées sont ouvertes à tous.





