Alain Chardonnens exhume les légendes fribourgeoises

À l’approche d’Halloween, l’historien Alain Chardonnens publie 32 contes et légendes fribourgeois, entre archives, croyances et récits macabres.

L'historien a écrit et illustré son libre "Sorcières, fantômes et dragons. Contes et légendes du canton de Fribourg", notamment le soldat sans tête des Neigles. © Alain Chardonnens/RadioFr.

Les fantômes, les sorcières et les récits macabres s’invitent dans les librairies du canton, à quelques jours d'Halloween. Publié aux éditions Livreo Alphil, l'ouvrage nommé "Sorcières, fantômes et dragons. Contes et légendes du canton de Fribourg" rassemble 32 histoires, entre croyances populaires, phénomènes surnaturels et événements historiques. Historien et professeur à l’École de culture générale de Fribourg (ECGF), Alain Chardonnens s’est plongé dans les archives pour exhumer ces récits parfois glaçants.

Un chien fantôme qui crache du feu à Planfayon, un soldat sans tête qui hante les Neigles ou un spectre dans les gorges du Gottéron...pourquoi le canton est-il si riche en légendes? Comment les retrouver et les transmettre sans perdre leur part de mystère? L’auteur raconte les coulisses de ce projet, qui mêle recherches historiques, narration et illustrations.

L'interview d'Alain Chardonnens:

RadioFr.: Pourquoi le canton de Fribourg est-il si propice à ces histoires surnaturelles?

Alain Chardonnens: Généralement, les légendes éclosent dans les cantons catholiques, il y a beaucoup de légendes en Valais, dans le Jura, et aussi dans le canton de Fribourg. Il faut dire qu’il y a également un lien avec la topographie du canton. Un territoire vallonné avec aussi les Préalpes gruériennes. Des régions plus reculées où, le soir, les gens se racontaient les légendes au coin du feu.

Et au XIXème siècle, on est en pleine république chrétienne de Georges Python, l'Église a beaucoup de poids et le régime cherche à encadrer les âmes avec les discours politiques mais aussi avec des légendes. C'est pourquoi ces contes sont très moralisateurs.

Comment avez-vous rassemblé ces 32 histoires?

J’ai commencé par me rendre dans les archives de certains musées, je me suis rendu au Musée gruérien pour consulter des travaux inédits, je me suis aussi rendu à la Bibliothèque cantonale où ils ont numérisé des vieilles revues du XIXe siècle et puis j’ai également trouvé des ouvrages écrits en allemand. Je les ai traduits. Et là, il y avait une masse de légendes incroyables à recueillir.

Dans ces récits, il y a des fantômes et des sorcières, mais aussi des événements historiques bien réels. Où se situe la frontière entre la légende et l’histoire?

Oui, vous avez un ethnologue qui s’appelle Arnold van Gennep qui, en 1929, a écrit que pour qu’une légende soit pérenne, il faut qu’elle ait trois éléments: il faut qu’elle s’inscrive dans un lieu, dans une époque et qu’elle soit rattachée à un événement historique. Finalement, c’est à partir de ces événements historiques que la mémoire va réécrire l’histoire. Il y a donc les persécutions de sorcières qui ont existé, la reine Berthe a aussi existé mais vous avez également des meurtriers ou des fantômes qui vont se coller à l'histoire pour créer des légendes.

Il lui ouvrait le ventre avec son épée et y glissait ses pieds pour les réchauffer dans ses entrailles.

Certaines histoires sont particulièrement sombres et rappellent que l'histoire du canton de Fribourg a été parfois très brutale?

Non, le canton de Fribourg est une des terres en Suisse et même en Europe où il y a eu le plus de persécutions à l’encontre des sorciers et des sorcières. C’était à l’époque de l’Inquisition, il fallait chasser, il fallait trouver des boucs émissaires qui ne correspondaient pas aux canons moraux de l’époque.

Parmi les 32 récits, lequel vous a particulièrement marqué?

J’aime bien celle qui a été recueillie par le père Nikolaus Bongard, c’est l’histoire d'un soldat français, et sa sépulture a été mal faite, il n’a pas eu l’extrême-onction. Et toutes les nuits, ce soldat, sans tête, hantait le cimetière des Neigles. Dès qu’on a ouvert le cimetière de Saint-Léonard, il a eu une sépulture décente et il n’est plus venu hanter le territoire des Neigles.

Alain Chardonnens signe également les illustrations de son livre, comme ici avec le conte du fantôme du Gottéron (Crédit: Alain Chardonnens)

J'ai aussi une préférence pour le conte du seigneur de la Molière. C'était un territoire savoyard, avec une tour et une seigneurie située près d'Estavayer. On a retrouvé la trace d’un certain Jacques de Pesmes, le seigneur de la Molière. Selon le récit, ce dernier chassait sur ses terres et, en hiver, lorsqu’il avait froid, il se rendait chez un paysan. Il lui ouvrait alors le ventre avec son épée et y glissait ses pieds pour les réchauffer dans ses entrailles. En somme, un véritable Jacques l’Éventreur avant l’heure.

Un deuxième tome est déjà en préparation. Vous n’avez donc pas épuisé le sujet?

Non, je pensais pouvoir tout mettre dans un seul tome, et finalement, j’ai trouvé une diversité de textes avec du merveilleux, du fantastique mais aussi de l’historique. Je pensais faire un tome sur les sept districts, mais je me suis contenté dans le premier tome d’axer mes propos sur la Broye, le Lac, la Singine et surtout la Sarine. Mais le prochain, ça va être les districts du sud du canton et avec beaucoup de contes inédits.

L'interview complète d'Alain Chardonnens pour RadioFr.:

RadioFr. - Thibaut Clémence
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