Hantavirus: "Les mêmes complots qu'au Covid ressurgissent"

6 ans après la pandémie de Covid, l’hantavirus réactive des peurs et des théories du complot, analyse Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l'Unifr.

Pascal Wagner-Egger, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'Université de Fribourg, a signé récemment le livre "Je ne suis pas complotiste, mais..." © Frapp

Frapp: L'actualité autour de l'hantavirus cumule plusieurs éléments qui suscitent l'attention du monde entier: un virus peu connu qui tue des passagers sur une croisière, un patient sur sol suisse. Est-ce un terreau fertile pour la désinformation?

Pascal Wagner-Egger: Oui, bien sûr. Tous les événements importants génèrent des théories du complot — une guerre, une tentative d'assassinat. Dans les pandémies, encore plus : on en voit sur l'origine du virus, les vaccins, les remèdes ou les mesures sanitaires. Et c'est souvent un peu les mêmes récits qui reviennent. Déjà lors de la grippe H1N1, on voyait circuler des théories selon lesquelles le vaccin allait tuer tout le monde, ou encore qu'il contenait des puces Microsoft. À chaque pandémie ou risque sanitaire, on assiste à une réactivation de théories classiques.

Comment expliquer que ces schémas reviennent systématiquement?

D'abord, les personnes qui y croyaient lors d'une pandémie précédente n'ont jamais eu le sentiment d'avoir été contredites, donc elles ressortent ces récits à chaque nouvelle crise sanitaire, en espérant finir par avoir raison. Ensuite, certains acteurs ont intérêt à les amplifier : des opérations de propagande peuvent chercher à accentuer les divisions dans les démocraties. Et il y a aussi un intérêt financier. Certaines figures, comme Alex Jones aux États-Unis, ont bâti une partie de leur succès économique sur les fake news et les théories du complot.

Une partie de la population reste marquée par le Covid, qui a constitué un traumatisme collectif



Sur X, on voit déjà circuler l'idée que Moderna travaillait sur un vaccin contre l'hantavirus depuis des années. Comment réagir face à ce type d'affirmation?

On ne sait pas d'où sort cette information. Il faut partir du principe que ce qui circule sur les réseaux sociaux doit être vérifié. Des scandales pharmaceutiques réels existent, mais ils ont été mis au jour par des journalistes, des enquêteurs, des procureurs ou des lanceurs d'alerte. Ce n'est pas simplement en scrollant sur Internet qu'on les découvre. Avec l'IA et les deepfakes, cette vigilance va devenir encore plus importante.

Les plateformes n'ont-elles pas intérêt à laisser circuler la désinformation?

La désinformation génère de l'engagement, du buzz et donc des revenus publicitaires. Certaines plateformes, comme YouTube, ont renforcé leurs mécanismes de modération ces dernières années. D'autres, comme X ou TikTok, sont régulièrement critiquées pour une régulation jugée insuffisante. Et le problème est renforcé par les algorithmes : si vous regardez des contenus complotistes liés aux pandémies, on va rapidement vous en proposer d'autres. Le biais de confirmation individuel est amplifié par le fonctionnement même des plateformes.

Le Covid a-t-il changé notre façon de réagir à ce type d'alerte sanitaire?

Une partie de la population reste marquée par le Covid, qui a constitué un traumatisme collectif. Donc oui, une nouvelle épidémie ou un risque sanitaire peut réactiver certaines peurs. Mais les réactions ne vont pas toutes dans le même sens : certaines personnes seront plus vigilantes, tandis que d'autres seront au contraire fatiguées des alertes sanitaires et moins réactives.

L'Organisation mondiale de la santé se veut rassurante sur l'hantavirus. Ces discours institutionnels ont-ils encore du crédit après le Covid?

Les autorités ont globalement plutôt bien géré la pandémie, malgré toutes les difficultés liées à une situation totalement inédite. Face à un virus nouveau, il est impossible de tout anticiper. Les bilans scientifiques évoquent aujourd'hui des millions de vies sauvées grâce aux vaccins. Et le fait que l'OMS adopte aujourd'hui un ton rassurant est plutôt un signal positif : cela montre qu'elle tente d'évaluer la situation sans dramatiser inutilement. Certains affirmaient pendant le Covid que les autorités sanitaires entretenaient volontairement la peur pour vendre des vaccins. Le contexte actuel tend plutôt à montrer que la réalité est plus nuancée.

Faut-il craindre une panique médiatique disproportionnée?

C'est le dilemme permanent : minimiser un risque peut conduire à une catastrophe, mais exagérer la menace peut créer une panique injustifiée. Le problème, c'est qu'on ne peut jamais savoir immédiatement dans quelle direction la situation va évoluer. Le critère le plus rationnel reste souvent l'état des hôpitaux : si les urgences commencent à se remplir de manière préoccupante, il faut agir. Pour l'instant, ce n'est pas le cas. Il faut aussi toujours mettre en balance le risque médical avec les conséquences sociales, psychologiques et économiques des mesures prises.

Y a-t-il des profils plus vulnérables à la désinformation sanitaire?

Nos recherches montrent que les personnes en situation de fragilité sociale ou psychologique, et qui ont perdu confiance dans les institutions, peuvent être plus exposées à la désinformation. De même que les personnes très méfiantes envers les autres en général. Mais il faut rappeler que les biais cognitifs touchent tout le monde. Nous avons tous tendance à réfléchir trop vite ou à cliquer trop vite. Personne n'est totalement à l'abri d'une fake news.

Comment s'armer concrètement contre la désinformation?

Il faut suivre des scientifiques reconnus, qui parlent de leur domaine de compétence et travaillent dans des institutions publiques comme les universités ou les hôpitaux universitaires. Il ne faut pas non plus se fier à une seule personne, mais regarder ce que dit la majorité des spécialistes. Et pour aller plus loin, des outils comme Google Scholar permettent d'accéder directement aux publications scientifiques. Quand la science change d'avis sur un sujet, les scientifiques le disent eux-mêmes : ce n'est pas une faiblesse, c'est justement le fonctionnement normal de la recherche.

Frapp - Alexia Nichele
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