Vision de nuit, bouquetins... les chasseurs veulent plus
Dans le monde de la chasse, les Fribourgeois seraient particulièrement mal lotis selon la fédération cantonale. Ils veulent tirer plus d'espèces, plus longtemps. De quoi faire siffler les oreilles des défenseurs des animaux.
C'est d'abord l'histoire de frustrations. Celle d'un canton où la chasse serait "la plus chère de Suisse", une des plus restrictives aussi pour les quelques 677 disciples de Diane dans le canton. C'est aussi la frustration de chasseurs qui ont l'impression que leurs revendications n'aboutissent pas. "Quand nous sommes consultés, soupire Michaël Rey, président de la Fédération fribourgeoise des Sociétés de Chasse (FFSC). Nous avons le sentiment de ne pas être vraiment entendus et d'intervenir en fin de processus de discussion."
La FFSC décide donc de prendre les choses en main. À l'automne 2025, elle sonde l'ensemble de ses membres. Plus de 95 propositions remontent du terrain. En ressort un dossier d'une grosse dizaine de pages, transmis directement au conseiller d'État Didier Castella, à la Direction des institutions, de l'agriculture et des forêts (DIAF). Le PDF est disponible sur le site de la fédération. Les discussions ont depuis commencé entre tous les partis, et le sujet reste pour le moins sensible.
Le lobby fait son travail
En parallèle, plusieurs députés - tant cantonaux que nationaux - portent les intérêts de la chasse sur les bancs des parlements. Parmi les politiciens fribourgeois les plus actifs sur le dossier, figurent le député UDC d'Hauteville Bernard Bapst, ancien président de la commission Chasse et chiens de la FFSC, Ivan Thévoz (UDC/UDF) ou encore Dominique Zamofing (Le Centre).
Plusieurs de leurs instruments parlementaires - on parle ici de questions, de motions ou d'interpellations - plaident pour une amélioration des conditions de la chasse. La FFSC en reprend directement dans son dossier pour défendre quelques-unes de leurs propositions d'amélioration. Elles concernent par exemple l'utilisation d'appareils de vision nocturne pour chasser quand le soleil ne le permet plus.
Vision nocturne: mieux voir la nuit, pour mieux tirer
C'est l'un des points sensibles du dossier. La FFSC demande de modifier l'ordonnance sur la chasse pour autoriser l'utilisation de ces dispositifs — non montés sur l'arme — afin d'identifier les animaux quand la lumière ne le permet plus. Une mesure que la Fédération valaisanne des sociétés de chasse (FVSC) - particulièrement permissive - a pourtant banni il y a quatre ans.
La proposition en question: "L'usage d'appareils de vision nocturne non-montés sur l'arme est autorisé. L'usage de lampes torches et de lampes fixées sur le canon de l'arme est autorisé pour le tir du cerf ou du sanglier à l'affût."
"S'il fait un peu nuit, on distingue difficilement un sanglier mâle ou femelle, explique Michaël Rey. Ces appareils permettraient d'identifier, et donc d'améliorer la sécurité et la régulation." Pas question d'étendre les horaires de chasse: elle n'est autorisée que depuis une heure avant le lever du soleil et jusqu'à une heure après son coucher.
Le Conseil d'Etat s'est prononcé en mai sur la question, en réponse à la motion de Dominique Zamofing et Bernard Bapst. Il s'engage à assouplir partiellement la réglementation, en autorisant "l'utilisation de sources lumineuses déclenchées ponctuellement pour l'aide au tir sur sanglier jusqu'à 21 heures sur les miradors dans les réserves OROEM (ndlr. réserves d'oiseaux d'eau et de migrateurs d'importance internationale et nationale) et les réserves cantonales de la rive sud du lac de Neuchâtel."
Kate Amiguet est fondatrice et directrice de la Fondation MARC (Mouvement pour les Animaux et le Respect de la Terre). A côté de travaux de monitoring, la Vaudoise s'engage activement contre la chasse. Pour elle, la ligne est claire: "Avec une thermique, on voit une tache colorée se déplacer. L'animal n'a plus aucune chance. Ce n'est plus de la 'chasse sportive', comme ils l'appellent." Elle regrette également que les animaux soient chassés - et donc dérangés - plus longtemps dans la journée.
Tirer, ou pas, le bouquetin?
Dans son document, la FFSC demande des autorisations de chasse pour différentes espèces du canton, qui, jusqu'à aujourd'hui, échappent aux balles des chasseurs.
Le bouquetin par exemple, avec ses deux colonies présentes dans le canton (Vanil Noir-Bimis et Dent de Lys). Protégés, ils ne peuvent être abattus que sous certaines conditions. Dans le canton de Fribourg, leur chasse est actuellement interdite "à cause d'un cheptel trop faible", selon le Service des forêts et de la nature du canton de Fribourg (SFN).
Dans ses propositions, la FFSC demande de permettre à nouveau cette très belle chasse de tradition. "Puisque tous les cantons le font, pourquoi pas Fribourg? se demande Michaël Rey. Quand il y a des problèmes sanitaires, ou quand la population augmente, ce sont les gardes-faune qui vont faire cette régulation-là, ce rééquilibrage des populations." Les chasseurs souhaitent y participer.
Le geai des chênes
La Fédération fribourgeoise des sociétés de chasse plaide aussi pour la réintégration d'une espèce qui avait été retirée de la liste des chassables en 2021: le geai des chênes. "Tout cela sans aucune justification scientifique", regrettent les disciples de Diane dans leur argumentaire. Selon eux, ce retrait fait suite à un courrier du Cercle ornithologique de Fribourg (COF).
Concernant la bécasse des bois, la FFSC se base sur une étude de l'Office fédéral de l'Environnement qui indique que la diminution des effectifs de l'espèce est liée à la dégradation des habitats, pas à la chasse. Sans impact mesurable des "prélèvements cynégétiques (ndlr. liés à la chasse)", aucune raison pour elle de ne pas chasser la bécasse des bois. La fédération demande donc de ne pas fixer de limite de bécasses 'prélevées' et d'étendre la période de sa chasse.
La naturaliste Kate Amiguet ne partage pas cette lecture: "Les chasseurs admettent qu'il y a une forte diminution, mais selon eux ce n'est pas de leur faute. Si on se prétend bon régulateur de la nature, que ce soit de leur faute ou pas, le réflexe serait de dire: on arrête de chasser. Pas d'en demander plus."
Chasser quoi, chasser comment... et chasser quand?
En 2025, la chasse au chevreuil a lieu du 22 septembre (lundi du Jeûne fédéral) au 18 octobre 2025. Quatre semaines durant, les titulaires d'un permis B peuvent tirer jusqu'à quatre chevreuils au maximum. Trop court selon les chasseurs qui souhaitent allonger la période jusqu'au 15 novembre. Pour les brocards (chevreuil mâle), ils proposent de commencer dès le 1er juillet.
"On s'est posé la question: est-ce qu'on veut une chasse la plus courte possible? Tous les chasseurs seront alors sur le terrain. C'est le cas pour certaines espèces dont la chasse est très courte, notamment le chevreuil. Si l'on ouvre les périodes, il y aura moins de chasseurs et les périodes de chasse seront moins concentrées. Le dérangement sera aussi moindre", justifie Michaël Rey.
Ouvrir plus longtemps la chasse, c'est augmenter le dérangement pour Kate Amiguet. Elle s'oppose fermement à la demande de la FFSC d'ouvrir la chasse au chevreuil mâle dès juillet, période du rut. En plus d'importuner plus longtemps la faune fribourgeoise, la Vaudoise explique que, durant le rut, les animaux perdent leur prudence et sortent à découvert. Ce qui les rend particulièrement vulnérables: "C'est tellement facile d'aller les dégommer".
Deux visions
Le sanglier et le blaireau illustrent à eux seuls toute la problématique de ce débat. La FFSC demande un élargissement des possibilités de régulation du sanglier, notamment nocturne, invoquant des dégâts agricoles et les risques sanitaires liés à la peste porcine africaine. Les défenseurs des animaux souhaitent que les sangliers soient moins dérangés plus pour qu'ils restent en forêt.
Sur le sanglier, Michaël Rey évoque une population qui grandit de manière exponentielle (ndlr. En réalité, il n’existe pas d’estimation officielle concernant la population totale. Les seuls chiffres concernent les indemnités versées pour les dégâts des sangliers). Pour le blaireau, la fédération souhaite maintenir et étendre les possibilités de chasse dans le cadre de la réglementation fédérale.
Quant à Kate Amiguet, le son de cloche est différent: "La chasse au sanglier dure de septembre à février avec des battues. Et en dehors de cette période, ce sont des tirs de régulation — des tirs de nuit depuis un mirador. Dès que l'animal sort de la forêt, il est abattu. Il a zéro chance. Le sanglier, c'est vraiment une espèce qui est malmenée toute l'année."
Et sur le blaireau, la naturaliste parle d'une population déjà fragilisée par des maladies hautement contagieuses — comme la maladie de Carré, qui décime actuellement les populations de renards et de blaireaux.
Des pourparlers tendus
Contacté à la mi-avril par nos soins, Didier Castella salue la démarche de la FFSC, mais tempère: "Dans un premier temps, j'aurais préféré pouvoir échanger avec le comité sur les propositions avant leur diffusion".
"Pour être très honnête, certaines propositions nous surprennent car elles sont en contradiction avec certains compromis discutés ces dernières années entre toutes les parties et avec le soutien de la fédération. Nous avions le sentiment que l’échange était constructif et solide. Je constate que certaines questions sont cycliques et reviennent régulièrement sur la table."
Et sur la chasse qui serait la plus chère de Suisse, Didier Castella répond: "Fribourg se trouve dans la moyenne sur les éléments comparables. Je tiens à préciser qu’aucune adaptation à la hausse n’a eu lieu depuis de nombreuses années malgré l’inflation. Au contraire, afin de favoriser la chasse de régulation des cerfs et des sangliers, des tarifs plus bas ont été appliqués."
D'après nos informations, les pourparlers ont commencé avec des organisations de défense des animaux qui sont également entrées dans la danse. Parmi les concernées, on peut citer le WWF ou encore Pro Natura Fribourg. Contactée par nos soins, cette dernière association précise ne pas vouloir se prononcer sur la situation pour ne pas perturber un débat délicat.
Avec d'autres organisations, Pro Natura Fribourg a préparé un dossier dodu en réponse aux demandes des chasseurs. Bien que prêt, il n'est pas encore sorti.








